"Pour Moi le Bonheur Commence à Klosters"

An English translation of this article can be found here: “For me, Happiness begins in Klosters”.

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klosters0212Peter a construit ce chalet pour abriter leur amour. La montagne et le silence le cernent de toutes parts. Pour appeler Peter qui skie sur les pentes voisines, Deborah se sert d’une petite trompette. C’est l’heure du travail: elle doit étudier avec lui le scénario de son prochain film. Mais, comment, lorsqu’on est amoureux, ne pas mêler le jeu et l’étude?

By Jacques Peuchmaurd. (Paris Match)

Deborah Kerr, gentilment, simplement, venait d’anno

 

ncer la bonne nouvelle: “Peter et moi, n

ous allons nous marier”. Un chasseur d’autographes en serait resté bouche bée : autour de la table, chaque visage portait un nom qui fait depuis des années le bonheur des “columnists” du monde entier – Irwin Shaw, l’auteur du “Bal des Maudits”, Déborah Kerr, Gene Kelly, Yul Brynner, William Wyler, le metteur en scène de “Ben Hur”, Anatole Litvak et sa jeune femme Sophie, Françoise Sagan… Mais s’ils sont rassemblés autour de cette table sur la terrasse ensoleillée de la « Chesa », c’est précisément qu’il n’y a pas de chasseur d’autographes à Klosters.

Et pour ce moniteur de ski, qui vient serrer la main de chacun et rappeler que l’heure de la leçon a sonné, ces célébrités due se disputent les producteurs de Hollywood, c’est simplement la «bande» -cette bande de gens très célèbres qui n’aiment pas signer des autographes et qui, depuis qu’il y a dix ans l’un d’entre eux découvrit ce petit village suisse perdu à quelques kilomètres de Saint-Moritz, ont adopté Klosters. Une bande? Une famille, plutôt, où seuls sont acceptés ceux qui, (le l’avis unanime, remplissent les conditions requises pour faire partie de l’ « International set » : la gentillesse d’abord, une certaine élégance, une certaine manière de s’effacer devant le succès. Jayne Mansfield ne fait pas partie de la famille.

klosters0312Deborah Kerr, elle, fut tout de suite adoptée- Celle «Hollywood, peu habitué à tant de réserve, de distinction froide, baptisa « la duchesse », n’est plus ici qu’une femme heureuse, spontanée et émerveillée.

Car elle est émerveillée par cette nouvelle existence que lui a révélée Peter Viertel, l’homme qui a brisé les tabous dont était depuis toujours prisonnière la plus célèlare des actrices anglaises.

Leur rencontre date d’il y a deux ans. C’etait tait à Vienne.

Deborah tournait dans « Le Voyage » de Litvak, avec Yul Brynner. Peter Viertel, lui, travaillait aux dialogues du film. Peter vit dans le cinéma depuis toujours. Son père, le Viennois Berthold Viertel, était déjà, dans les années 30, l’un des premiers réalisateurs d’Hollywood, et son fils fut considéré comme l’un des meilleurs scénaristes de la nouvelle génération américaine.

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Tout d’abord, Peter ne prêta guère attention à Deborah. Quand il venait sur le plateau, c’était pour voir son vieil ami Yul Brynner. Et Deborah n’est pas de ces vamps fracassantes qui font retentir le -monde de leurs éclats. Mariée depuis 1945 avec Anthony Bartley, producteur de Télévision qu’elle avait connu pendant la guerre lieutenant de la R.A.F., mère de deux fillettes, elle menait une existence aussi retirée que le permet son métier. D’elle, Peter savait seulement qu’elle était la comédienne sensible et fine qui a créé « Thé et Sympathie » à Broadway et tourné dans vingt films, des « Mines du roi Salomon » à « Tables séparées », en passant par « Tant qu’il y aura des hommes ».

Peter découvre Deborah Ce fut au cours d’un dîner qui les réunit autour de Litvak et de Yul Brynner que Peter découvrit la véritable personnalité de Deborah, cette ardeur secrète masquée par 1a timidité. Il se sentit étrangement en confiance auprès d’elle, lui parla de Klosters, de la vie qu’il s’était faite dans ce village perdu dans les montagnes des Grisons,  et aussi de ses passions : le ski, le tennis, la corrida, et de ses amis Hemingway et Luis-Miguel Dominguin. Précisément, il achevait l’adaptation du roman d’Hemingway : « Le soleil se lève aussi », il y avait là un rôle pour elle.

Elle écoutait passionnément cet homme dont tous les traits, des yeux aux lèvres minces, pétillent de gaieté. L’été suivant, ils se retrouvent en Espagne- Peter a décidé de l’initier aux mystères de la corrida. En bonne Anglaise, Deborah est d’abord profondément choquée par le sacrifice païen qui se consomme sous le soleil des plazzas. Mais Peter est là qui explique et justifie tout, et Dominguin dans son costume de lumière, et Luis Miguel et Lucia Bose. Les premiers jours, quand venait l’instant de la mise à mort, elle cachait son visage dans ses mains. Et puis, les doigts s’écartèrent lentement pour laisser passer un regard furtif.  Un jour, comme il faisait sou tour d’honneur après une nouvelle victoire, Dominguin s’arrêta devant sa loge et la salua, la main sur le visage et les doigts écartés, pour se moquer d’elle, gentiment. La course suivante, elle avait encore le cœur battant, mais les yeux grands ouverts : elle était conquise. Et pas seulement par la corrida… Par ce Peter aussi, qui lui avait appris à regarder la vie en face, et à jouir de son spectacle. A 36 ans, elle se sentait une autre femme. Se refusant à tricher avec elle-même, elle décida alors de divorcer.

Tout respire la paix Aujourd’hui, elle est libre, et dès son retour d’Australie où elle a tourné – dans The Sundowners – le rôle d’une de ces courageuses femmes de cow-boys qui. pendant des mois, surveillent à travers le désert leurs immenses troupeaux de moutons, elle a gagné Klosters. Pour elle, Peter a abandonné le vieux chalet qu’il habitait depuis dix ans et en a fait construire un nouveau loin du bourg, en pleine solitude.

Ici, tout respire la paix. Un disque tourne, une machine â écrire cliquète. Deborah tricote ou lit, Peter travaille.

“Vous voyez, dit Deborah en souriant, j’ai découvert qu’on pouvait vivre sans tabous… Ce n’est pas facile quand on a reçu une éducation victorienne. Niais je sais maintenant qu’il y a autre chose à aimer que les fleurs, l’automne et les porcelaines, qu’en bonne Anglaise je révérais. Le monde est plein de merveilles ; grâce à Péter, je les vois aujourd’hui.”

Quand elle prononce le nom de Peter, une petite flamme s’allume dans ses prunelles, et quand il paraît, tout son visage s’éclaire. Il vient de planter contre la porte ses skis et ses lourdes chaussures et s’avance sur, ses grosses chaussettes de laine blanche. C’est l’heure du travail maintenant. Il a un livre à écrire sur les courses de taureaux et un scénario en chantier que réclame Litvak. Mais sans la trompette impérative de Deborah, il s’attarderait longtemps encore à dévaler les pentes, car c’est un fameux skieur; c’est un excellent tennisman aussi, comme son ami Irwin Shaw et c’est lui qui a introduit en France le « surf-riding », l’art de glisser sur les vagues.

Mais cet été, ce sont deux époux qui viendront sur la côte basque; car… au mois de juillet, à Klosters, devant tout le clan réuni, la nouvelle Deborah épousera Peter.

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